HADOPI : les racines du mal

Avec l'adoption cette après-midi par l'Assemblée nationale (et celle programmée, demain, par le Sénat) du projet de loi dit "HADOPI", le gouvernement et le chef de l'État sont donc parvenus à leurs fins : doter la France du dispositif de répression le plus draconien du monde en matière de téléchargement d'oeuvres musicales et cinématographiques. Une "autorité administrative indépendante" sera chargée de surveiller au quotidien les téléchargements réalisés par les Français, et aura le pouvoir, après deux mises en garde, de suspendre leur accès à Internet (qui restera payant) sans autre forme de procès. Ce soir, les lobbyistes du monde entier nous envient.

On avait beau voir venir le coup depuis un bon bout de temps, une atteinte aussi spectaculaire aux libertés individuelles constitue, surtout dans un pays considéré comme démocratique et développé économiquement, un sacré choc.

Le coup porté aux libertés est double : il y a d'une part la surveillance permanente, pour le compte de l'État, de l'activité de chacun sur le réseau (assortie de diverses obligations techniques), et d'autre part, bien sûr, le volet purement répressif du dispositif, aux termes duquel ce même État se fait alors juge — un juge qui présumerait l'accusé coupable — et partie — une partie qui défendrait d'autres intérêts que les siens.

La question sonne comme un cliché, mais elle mérite tout de même d'être posée : comment a-t-on pu en arriver là ? À bien y réfléchir, le vote de ce projet de loi surréaliste n'aurait pas été possible sans la confluence des trois dérives qui tuent depuis des années la légitimité de l'action politique et des politiques tout court en France :

  • Au premier plan, une longue asphyxie des libertés publiques et surtout de la valeur accordée par les Français à l'idéal libéral, qui permet, à la fin du chemin, qu'un texte visant à confisquer à un individu ses moyens de communication sans même en passer par le juge ne choque, au fond, que les professionnels de la profession et autres spécialistes ;
  • Ensuite, la fin de la séparation des pouvoirs en général, et de l'indépendance du parlement en particulier, qui permet à un président et à sa ministre de la culture de faire passer un texte pareil alors que même les députés de la majorité n'en voient ni l'urgence, ni l'intérêt — mais qui permet aussi de faire voter des textes à 12 contre 4 quand l'Assemblée compte 577 députés ;
  • L'incroyable cynisme du pouvoir enfin, qui pousse un texte dont il sait d'ores-et-déjà qu'il sera bientôt incompatible avec le droit communautaire européen, tout en diffusant des spots publicitaires pour une élection européenne qui devrait connaître un taux d'abstention record.

À ces trois conditions réunies s'ajoute une dernière, peut-être plus conjoncturelle, mais qui constitue probablement l'événement déclencheur de tout le processus : la perte de confiance en l'avenir, en la modernité et dans le progrès technique qui fait considérer par un trop grand nombre de nos compatriotes, au premier rang desquels une bonne partie des classes dirigeantes, un outil de communication révolutionnaire comme une menace avant tout.

Il n'est pas exclu de voir émerger un jour des serviteurs de l'État plus consciencieux que les nôtres ; il n'est pas difficile non plus, à condition de le vouloir réellement, de rétablir durablement l'équilibre entre l'exécutif et le parlement. Une fois ces deux conditions réunies, on peut même imaginer que les libertés trouvent en France des défenseurs plus nombreux et plus sincères.

Mais il va falloir du temps, beaucoup de temps pour rendre à ce pays la foi en l'avenir sans laquelle à aucun peuple espoir n'est permis.

 

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